Histoires de voyageurs

À bagages ouverts

Textes Bertil Scali, dessins Pierre Le-Tan

Thames & Hudson

 

2018

Les premiers propriétaires de malles – des commerçants, des soldats, des artistes, des étudiants, et même des touristes du début du xixe siècle – souhaitaient voyager par tous les temps, sachant leurs habits à l’abri d’un coffre étanche, sanglé à l’extérieur de la voiture qu’emportaient de nombreux chevaux. On rêvait de sillonner ainsi l’Europe, allant de ville en ville en quelques jours, ses malles avec soi, ses tenues, mais également des lectures et un nécessaire de toilette à l’intérieur.


Les lignes de chemin de fer et les bateaux à vapeur se développèrent bientôt, et l’on voulut davantage : des malles esthétiques, à l’agencement pratique et soigné. Pour y ranger robes, corsages, chapeaux, souliers, bijoux et objets de toilette sans que ceux-ci ne soient jamais froissés, écrasés, abîmés. En France, les layetiers-emballeurs du Second Empire, devenus bagagistes sous la Troisième République, embrassèrent alors une nouvelle profession, pour ne pas dire une vocation. Ils devinrent créateurs de bagages, des designers avant l’heure, œuvrant au nom de l’art de voyager.


Avec une malle-cabine personnalisée sortie des ateliers Louis Vuitton, le photographe et aérostier Nadar fut l’un des premiers à ouvrir le bal des commandes spéciales passées au malletier, prémices d’une innombrable liste qui verra les demandes évoluer au gré des besoins de chacun, des façons de voyager et des tendances de la mode. Ainsi, Pierre Savorgnan de Brazza se fit faire une malle transformable en lit pour explorer les confins du Congo, alors que l’actrice Sarah Bernhardt ne pouvait se déplacer sans une foultitude de malles. Les illustrations puis les photos de voyageurs célèbres entourés de malles, posant fièrement
sur le pont d’un bateau ou le quai d’une gare, sont un classique de la presse à grand tirage de l’époque. L’usage de la voiture et de l’avion propulsera le désir de voyager plus vite et plus loin, en même temps que la demande de bagages performants.

En 1921, Gaston-Louis Vuitton (1883-1970), petit-fils de Louis, voyageur, bibliophile, collectionneur, livre sa profession de foi dans une publicité intitulée «Montre-moi tes bagages, je te dirai qui tu es»: la malle ou la valise se doivent d’être à l’image de leur propriétaire. Sur les affiches de réclame commandées par Gaston-Louis Vuitton, un officier de police ausculte à la loupe un bagage que lui présente le personnel d’un grand hôtel. Ne glisse-t-on pas dans ses bagages ce que l’on a de plus indispensable, de plus intime? Un peu de soi-même, soigneusement confié à la sécurité d’un sac de voyage ou d’un porte-habits qu’on espère aussi inviolable que possible.


Les effets que l’on emporte, les souvenirs que l’on rapporte, et la façon de les protéger, en disent long sur qui les possèdent. Les malles auto en toile enduite adaptées aux autochenilles Citroën de l’explorateur Georges-Marie Haardt; le nécessaire de toilette Art déco avec brosses en ivoire au chiffre créé pour la couturière Jeanne Lanvin; le secrétaire-bureau avec étagères pour livres, compartiments à partitions et papier musique, tiroir à dossier, emplacement pour une machine à écrire et table escamotable inventé pour le chef d’orchestre Leopold Stokowski; le vanity-case grand modèle dessiné par l’actrice Sharon Stone...

 

Autant de bagages, autant de personnalités, autant de besoins, autant de réponses.

 

On pourrait tisser un fil invisible reliant ces artistes, explorateurs, inventeurs, qui souvent se croisèrent, formant comme une constellation, celle des voyageurs de la vie, des esthètes du voyage.

Revue de presse