La Dépêche : Bertil Scali dévoile "Les Jours d’avant" sur de Gaulle

Publié le 01/06/2020, par Bernard-Hugues Saint-Paul



Fin août dernier Bertil Scali et Raphaël de Andréis publiaient "Air" chez Michel Lafon. Un roman écolo-futuriste se déroulant en Aubrac. Cette fois, Bertil Scali, éditeur, journaliste, directeur de collection et écrivain, qui partage son temps entre Paris, Bordeaux et l’Aveyron (il est un descendant de Fenaille et possède une maison familiale à Montrozier) s’intéresse à un volet de l’Histoire peu connu en publiant "Les Jours d’avant, 14 juin-18 juin 1940 : 96 heures pour sauver la France" (Michel Lafon, 280 pages, 18,95 €). Tout juste nommé général et depuis le 6 juin sous-secrétaire d’État chargé de la Défense nationale et de la Guerre dans le gouvernement Raynaud, Charles de Gaulle rejoint Bordeaux le 14 juin où l’exécutif français mais aussi les ambassades étrangères à Paris et des centaines de milliers de personnes ont fui sur fond d’exode meurtrier sous les balles et bombes des Stuka. En cette année 2020 qui voit les 80 ans de l’appel du 18 juin 1940 du Général de Gaulle, les 130 ans de sa naissance et les 80 ans de sa mort, le livre "Les Jours d’avant, 14 juin-18 juin 1940 : 96 heures pour sauver la France" apporte un éclairage nouveau sur ces 4 jours de juin 1940 entre Bordeaux et Londres. Interview.


Quelle est la genèse de ce livre ?


Lorsque j’étais lycéen à Paris, j’avais fait la connaissance auprès d’amis de quelqu’un d’une vingtaine d’années de plus que moi, Christophe d’Astier de la Vigerie. Il était discret mais on m’avait dit qu’il était le fils d’un grand résistant, Emmanuel d’Astier de la Vigerie proche du général de Gaulle, qui avait aussi créé en 1941 le journal clandestin Libération. Il y avait un parfum de mystère assez fascinant. De Gaulle était pour moi une figure très importante dans la famille puisque du côté de mon père c’est une famille juive qui a vécu toute la guerre en France avec des faux papiers, traquée avec des tentatives d’arrestations, des fuites dans la nuit et des poursuites. De Gaulle était le clairvoyant, il était le sage qui dès le début avait compris ce qui se passait et qui était le sauveur, avec les Américains et les alliés.


Vous lui vouiez une admiration ?


Oui, mais on n’en parlait pas vraiment, je n’avais pas de détails, j’en connaissais l’Histoire que par les manuels d’Histoire. Je n’avais pas de lien direct avec De Gaulle. Je savais que du côté de ma mère, mon grand-père avait fait partie des services de renseignements du Général de Gaulle pendant la guerre, mais impossible d’en savoir plus. Il y avait une sorte de discrétion, de pudeur, personne ne voulait se mettre en avant. La rencontre avec Christophe d’Astier de la Vigerie me donnait une sorte de réalité à cette histoire ; avec une personnalité dont le père avait connu De Gaulle. Alors quand je suis arrivé à Bordeaux en 2015 et que j’ai réalisé qu’une grande partie de cette histoire s’était passée dans cette ville, tout cela est revenu à ma mémoire et ma donné envie de reconstituer le puzzle qui était pour moi très éparpillés. Car je ne suis pas un historien, ni un spécialiste. C’est une période à laquelle je suis sensible mais j’ai une approche d’amateur avec une sensibilité personnelle à cette histoire. J’ai commencé à regarder les sites, à acheter des livres. Je me suis rendu compte que dans ses mémoires, De Gaulle balayait en deux pages ces quatre jours durant lesquels il fait deux allers-retours de Bordeaux à Londres dont un en voiture et en bateau. Je me suis rendu compte qu’il y avait une sorte de confusion sur cette histoire. On avait l’impression que De Gaulle était parti directement à Londres en avion.


Le livre fourmille de détails…


J’ai un passé de reporter. Je me suis dit que cela était intéressant de traiter cela comme un reportage. Faire une enquête, retrouver des témoins, faire un récit émotionnel de cette histoire.

Cela a été un travail énorme. Même si c’est un récit romancé et non un livre d’histoire au sens strict du terme, j’ai lu une cinquantaine de livres, j’ai acheté beaucoup de revues et de cartes Michelin et des guides de l’époque, je suis allé aux archives de la Région, j’ai été aidé et j’ai pu retrouver et consulter beaucoup de correspondances privées de gens qui racontaient cette histoire car je voulais absolument me tenir à ces quatre jours. J’ai retrouvé des témoins, encore vivants, qui habitaient Bordeaux à cette époque-là, qui m’ont fait un récit émotionnel et personnel de l’ambiance qui régnait. Christophe D’Astier de la Vigerie m’a donné le récit de son père, un des plus proches du général de Gaulle. Par ailleurs, mon épouse Astrid est issue d’une famille de résistants de la première heure, avec un grand-oncle déporté à l’âge de 18 ans, mais aussi un autre grand-oncle, toujours vivant, qui était un proche collaborateur du Général de Gaulle après la guerre. Il m’a reçu et m’a fait un récit de la personnalité de De Gaulle. J’ai aussi rencontré la fille de Paul Raynaud qui a plongé dans les carnets de son père pour m’apporter des éléments précis.


L’union franco britannique aurait pu se faire à quelques minutes près…


Si on met bout à bout les récits faits par De Gaulle, Raynaud, des attachés de bureaux, j’en arrive à la théorie que je mets en scène, à la déduction très jolie que non seulement De Gaulle va se révéler en passant à la lumière et trouver les mots pour être enfin entendu par Paul Raynaud qu’il connaît pour lui écrire parfois ses discours. Il a compris ce qui se passait et qu’il était impossible d’un point de vue moral de capituler ou de pactiser avec Hitler. Sous la pression générale des ministres, de l’opinion publique et de la réalité du carnage qui a lieu, Paul Raynaud lui va craquer, mais en souterrain, de façon secrète, il missionne De Gaulle pour le représenter, pour poursuivre le combat au nom de la France.


Les anecdotes concernant Paul Raynaud sont donc vraies ?


Oui, c’est authentique : Paul Raynaud a confié à De Gaulle par l’intermédiaire d’un de ses notaires les clés d’un appartement à Londres et lui confie aussi une mallette pleine de billets, 100 000 francs de l’époque, alors même qu’il vient de démissionner. Malgré tout, il missionne De Gaulle pour voir Churchill. Le 16 juin, De Gaulle est à Londres avec Churchill au 10 Downing Street. Il a convaincu avec Monet, Corbet les Anglais de créer une union franco britannique, ce qui signifie que les Anglais et les Français auraient le même passeport le temps de la guerre, un seul ministère de la guerre, une union totale des forces. C’est étonnant car ça paraissait délirant à l’époque mais c’était les fondements de l’Europe. Beaucoup de juifs français auraient pu quitter la France sans visa. à l’époque personne ne les empêchaient de partir de France mais sans visa ils ne pouvaient pas aller ailleurs.


Quand De Gaulle atterrit à Mérignac vers 21 heures, il apprend la démission de Paul Raynaud.


À partir de là, il pressent que Pétain va prendre la place de Raynaud, il ne sait pas s’il sera arrêté, il retrouve Paul Raynaud qui lui donne la mallette et les clés de l’appartement londonien et il repart à Londres malgré l’interdiction de décoller. Il aurait pu ne pas partir à Londres.


C’est un éclairage nouveau sur l’histoire qui s’est joué à Bordeaux…


C’est très méconnu. On a le sentiment que la Résistance française et De Gaulle naissent à Londres. En fait, le premier élan, le moment où se fait la scission entre les futurs collaborateurs et les futurs résistants, ce n’est pas à Londres mais bien à Bordeaux. C’est le théâtre d’un grand bras de fer, énorme, entre les partisans de la continuation de la guerre contre Hitler et les partisans de la cessation des combats.


Que retenez-vous de ces quatre jours de 1940 à Bordeaux ?


Pour moi c’est la naissance de De Gaulle l’homme politique, l’incarnation et l’esprit de résistance se jouent à Bordeaux, sur la route de Bordeaux à Londres. C’est là qu’il va fendre l’armure, va muer. C’est l’heure du choix. Il a une vision a long terme. Une logique pure que l’Allemagne sera vaincue à long terme et qu’il a instinctif et spontané, un réflexe qui va aussi animer les autres personnes qui disent NON au même moment avant l appel du Général, de tous bords, de gauche et de droite, des athées et des religieux. De Gaulle fait ce chemin vers Londres et un chemin intérieur qui collent à ses convictions, désobéissant à sa hiérarchie et à tout. C’est un membre du gouvernement, c’est un soldat, un militaire ; l’état, tout lui commande d’obéir, mais il décide de ne pas accepter la défaite mais en plus de s’engager. Pour moi, le fil rouge c’est la persévérance personnelle. C’est la leçon et la finalité à la morale. On peut retenir de lui que dans la vie il faut rester fidèle à ses valeurs universelles. Le courage personnel malgré des temps de doutes, d’isolement. Il est inconnu, il a déjà 50 ans, sa carrière est quasiment ratée, il n’est dans le gouvernement que depuis quelques jours ; général que depuis quelques jours, basé sur une garnison perdue sur la ligne Maginot : il a fait sa carrière en Pologne ; il est loin du pouvoir. Il a toujours fait preuve d’humilité sans que cela ne fonctionne, il est endetté, il a une fille handicapée, il porte à bout de bras sa famille. Il se voyait un destin, il était orgueilleux. Ce n’était pas une réussite, il était dans l’ombre, jusqu’à ces quatre jours à Bordeaux.


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